
François Jullien, François Jullien
Nourrir sa vie : à l'écart du bonheur
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Notre expérience s’est pensée, en Europe, à partir d’une séparation de plans : vital/moral/spirituel ; même ce verbe le plus élémentaire, « nourrir », a été pris dans la scission du concret et du symbolique : nourrir son corps ou nourrir son âme (dans Platon et les Pères de l’Église). Or, en suivant cette expression commune en Chine de « nourrir la vie », nous voici conduits à remonter à l’inséparation de ces plans ; comme, en lisant le grand penseur de l’Antiquité chinoise, Zhuangzi, à creuser l’écart avec l’idéal grec de la connaissance ainsi qu’avec l’idée du bonheur, conçu comme finalité. Le Sage est sans destination et même sans aspiration ; il « évolue » dans le tao , est-il dit, « tel le poisson dans l’eau »… Certains de nos partis pris les plus massifs s’en voient ébranlés, et d’abord ceux de l’« âme » et du « corps » : si nourrir sa vie peut se dire de façon unitaire, c’est d’abord qu’on nourrit le plus foncièrement en soi le « souffle énergie ». Se profile alors une autre intelligibilité — à sortir du mysticisme suspect dans lequel les marchands du « développement personnel » voudraient aujourd’hui nous plonger. Ou de ce que le zen est plus intelligent que ce que nos panneaux publicitaires en ont fait. François Jullien est professeur à l’université Paris 7-Denis-Diderot et membre de l’Institut universitaire de France. Il dirige l’Institut de la Pensée contemporaine.Ses ouvrages sont traduits dans une vingtaine de pays.Rabat 1 « Sa vie est comme flotter, sa mort comme se reposer. » « Flotter » dit la capacité à ne s’immobiliser dans aucune position en même temps qu’à ne tendre vers aucune direction ; à la fois à se maintenir en mouvement continu, entraîné par l’alternance respiratoire du flux et du reflux, et à ne pas y subir de dépense ou y risquer de résistance. En retirant la pensée de la destination et, par là, en laissant résorber l’idée de la finalité, « flotter » est le verbe qui contredit le mieux l’aspiration et tension au bonheur ; ou qui dit le mieux l’entretien et nourrissement du vital.Rabat 2En se refusant précisément d’être d’aucun côté, « ne se braquant ni pour ni contre », ainsi que le recommandait Confucius (Entretiens, IV, 10), le Lettré chinois s’est de lui-même interdit la constitution d’un autre côté (que celui du pouvoir)et s’est fermé la possibilité d’une dissidence. Aussi ne s’est-il jamais mué en intellectuel s’adossant à un ordre de valeurs qui ne serait pas celui sécrété par l’Histoire. Pour que se constitue un ordre – affranchissant – du politique, il faut la production d’une utopie ; et c’est à quoi a servi précisément, en Occident, l’attachement convulsif à l’idée du bonheur. Il fallait payer ce prix-là, ce prix fort, celui d’une idée du bonheur constamment à refaire, pour que s’élabore, promouvant une autonomie, cet ordre à part du politique.
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